Maintenant, nous ne pouvons échapper aux questions: Le médecin doit-il être aussi marin, peut-on et comment être tout à la fois militaire et médecin? Il s'en est souvent ouvert à différentes reprises.
D'abord Adrien Carré s'est souvent étendu sur sa conception des rapports de médecin avec le commandement, l'importance qu'il y attachait et les limites propres à chacune des responsabilités:
"… Confident du commandement, il est aussi, c'est un rôle essentiel, celui des hommes. S'il a leur confiance, ils lui parleront librement et lui diront tout - ou presque - et on acceptera des remarques de lui, mieux que d'un autre."
A Cherbourg, à l'Amiral, Préfet maritime, qui se plaint à lui de la défaillance subite d'un officier supérieur - dont il connait bien le dossier - il n'hésite pas à exprimer ses regrets que le commandement n'ait pas tenu assez compte des avis médicaux avant de lui confier cette mission. L'amiral s'emporte:
- "Permettez," me dit-il, "les opérations, c'est moi ."
- "C'est vrai, amiral, mais la santé, c'est moi."
Cela ne présuppose-t-il pas une bonne connaissance d'un milieu si spécifique? Le médecin doit-il alors également être marin?
En mai 1982, il met, comme bien d'autres, ses connaissances historiques, et sa passion au service de la défense de l'Ecole de Santé Navale de Bordeaux, qu'il est quetion, une nouvelle fois, de supprimer. En réponse à certaines attaques, il écrit dans le "Quotidien du Médecin":
"Qu'on le veuille ou non, un médecin de marine doit être un marin!"
Et :
"un médecin de marine doit tout savoir sur la marine."
A l'Académie de Marine, à laquelle il est si fier d'appartenir, et où il se bat pour que, comme à l'origine de la noble Académie, des médecins soient admis en tant que tels, il s'insurge contre ceux qui prétendent
"qu'un cachet d'aspirine est le même à terre et à mer."
C’est ainsi qu’à de nombreuses reprises, auprès de ses anciens collaborateurs parvenus aux responsabilités, il milite pour une formation spécifiquement "marine" du médecin de marine. Au début des années 1990, il avoue au Médecin Général Inspecteur pour la Marine l'un de ses anciens collaborateurs "l'admiration pour tout ce que doivent savoir les médecins de marine d'aujourd'hui".
Lui qui s'était battu, en 1965, pour pouvoir envoyer ses médecins suivre les stages nucléaires en vue de former les premiers médecins des sous-marins nucléaires, il écrit:
"Dans le fonctionnement du sous-marin nucléaire, le rôle du médecin est capital: il doit être un vrai sous-marinier, spécialiste nucléaire, psychologue… et polyvalent médico-chirurgical…"
Certes, en un demi siècle, les conditions d'exercice du "métier" ont changé. La construction navale a rendu les bateaux plus "vivables", la lutte contre les épidémies n'est plus le souci prioritaire et permanent du médecin embarqué au loin, les conditions d'évacuation des blessés ou malades ne sont plus les mêmes, l'équipement médical des bâtiments les plus modernes est incomparable, la formation des médecins plus spécialisée la sélection des candidats à l'engagement est jugée de façon plus scientifique. Mais pour lui, il reste vain de nier une véritable spécificité du "métier" de médecin de la Marine. C'est pourquoi, il regrettera vivement les conditions dans lesquelles s'effectuera la suppression du Corps des médecins de la marine puis plus tard celle des "Gens de Mer" et de son Service de Santé. [1]
A ce sujet, je me plais à rappeler une anecdote "d'intérêt local". Il lui arrivait parfois de reprocher à certains "patrons" du Service de Santé de la Marine de ne pas défendre assez le Corps des médecins de marine. J'ai retrouvé une lettre à l'un d'eux où il fulminait:
"Ah si Kernéis était devenu l'un des nôtres, il serait sûrement à la tête du Service maintenant et les choses ne se passeraient pas ainsi."
Le président Kernéis, alors président de l'Université de Nantes, dont il était très proche, - son père était, en outre, le notaire de la famille Ayme à Brest - avait en effet été élève à l'Ecole de Brest, mais n'avait pu, je crois, passer le concours d'entrée à Bordeaux pour cause de maladie. L'année suivante, c'était la guerre et le destin en décida autrement… Cela explique, sans doute, sa passion pour les affaires de la mer, de sa santé et de leur histoire, puisque, vous le savez, il dirigera plusieurs centaine de thèses concernant l'histoire des "chirurgiens navigants."
Le fait d'être marin est pour lui un atout majeur. En effet, ce sont les "trois pieds", le médical, le militaire et le marin, qui lui permettent de dépasser certaines contradictions:
"… Marin ou colonial: c'est un mode de vie qui permettait de surmonter le problème de fond: médecin et militaire. J'en parle en connaissance de cause, ayant reçu une forte éducation militaire (terre) près d'oncles militaires."
Et, en janvier 1988, il précise:
"Je suis essentiellement un marin! Or la
Marine n'est pas seulement une profession
ou un milieu; elle est un "état". Je n'entends pas
seulement la marine militaire, quoique extrêmement
militaire…
… Mais je suis évidemment médecin. Un marin qui est médecin ou un médecin
qui est marin? Qu'importe!"
Rien d’étonnant que le temps de la retraite venu, il se soit tant investi dans l' histoire de la Marine, dans l'étude de la place de la santé et des maladies dans l'histoire de la mer [2] et des "Gens de Mer", tant investi dans la défense et l'illustration de "l'hygiène navale" dans les différents cénacles historiques, médicaux et maritimes, français, britannique et allemand. [3]
Rien d'étonnaut qu'il se soit senti, si honoré, non seulement d'être un des rares médecins de marine à être commandeur de l'ordre du Mérite maritime, mais surtout d'être appelé à devenir délégué à la FAMMAC [4]:
"Je considère comme un devoir d'apporter aux anciens marins l'appui moral des étoiles que la Marine m'a données"
écrit-il à son président en 1969.
Rien d'étonnaut à ce qu'il ait pu être si ému, en 1988, au cours du déjeuner offert pour ses 80 ans par une centaine de marins de toutes origines de la région nantaise.
Comme simple conclusion, je ne peux que relire avec une certaine émotion, cette lettre d' un de ses camarades de promotion, ancien médecin des troupes "coloniales", et qu'il reçut peu de temps avant sa mort.
"Je pensais justement à toi me disant que 1998 serait le 70ème anniversaire de notre entrée à la "boite"…
… Je vois que de ton côté les années de grande vieillesse ne sont pas tendres pour toi ni pour les tiens. Dieu merci! Il nous reste la satisfaction, l'honneur et le plaisir d'avoir eu une vie riche, variée, pleine d'imprévus donc jamais terne, lassante, et où - surtout - nous aurons aidé, secouru, souvent sauvé nos semblables. J'espère, comme toi, que Dieu nous en tiendra compte lorsqu'il jugera l'ensemble de notre vie…"[5]
"Les maladies ont été plus mortelles que les armes dans les batailles navales" répétait-il.
"Les mystères du scorbut marin à la lueur de la biologie moderne" qualifiée par le Professeur Jean Meyer de "synthèse très remarquable, puisqu'elle combine l'expérience de l'historien, la pratique du médecin, et qui plus est l'apport du chercheur au fait des dernières découvertes médicales."
[4] Fédération des Anciens Marins et Marins Anciens Combattants.
[5] Médecin général Helfft (DM), le 1er janvier 1998) ; promotion Bordeaux 1928
Version : 20.01.2005 - Contents : Général Claude Carré
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