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La rencontre Briand et Stresemann
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Par Dominique TRITENNE |
Petit Parisien, couverture |
Petit Parisien, article |
Le 8 décembre 2012, fut inaugurée à Thoiry (Ain) une statue d’Aristide Briand, offerte à la commune par le Cercle républicain Edgar Quinet-Aristide Briand, à l’initiative de son président Roland Monnet. Le maire de Thoiry, Gérald Dentinger, dévoila, en présence de nombreux élus locaux, cette oeuvre de bronze réalisée par Milos Jiranek, sculpteur-fondeur à Pougny. Installée sur le rond-point de la gare, portail d’entrée sud du village, elle accueille le visiteur, et rappelle que les ministres des affaires étrangères de la France, Aristide Briand (1862-1932), et de l’Allemagne, Gustav Stresemann (1878-1929) se rencontrèrent à Thoiry, il y a 90 ans, le 17 septembre 1926.
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La sortie d’ouvrages récents et la consultation de sources jusque-là peu exploitées (presse locale et ressources en ligne) offrent un éclairage nouveau à cette rencontre,
au cours de laquelle – il est nécessaire de le rappeler – aucun acte diplomatique ne fut signé. Elle resta « secrète », quant à la date et au lieu, jusqu’à sa tenue,
puis connut une résonance médiatique internationale, les noms du village de Thoiry et de l’hôtel Léger, lieu d’accueil des participants,
n’ayant jamais été autant cités qu’à cette occasion ! De cette situation naquit nombre d’interprétations sur le nom à donner à l’évènement,
déterminant aussi l’importance à lui accorder. On le voit tour-à-tour appelé entrevue, entretien, rencontre informelle, pourparlers, accords,
réunion, échange de vues, voire colloque ! J’ai conservé le terme de rencontre pour le qualifier, car il est celui le plus utilisé dans la presse de l’époque.
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La publication, en 2007 et en 2011 des cahiers et carnets de notes de deux proches collaborateurs de Briand, précise le contexte de l’époque et le rôle de chacun, mais aussi la lenteur avec laquelle de tels documents reviennent à la surface : ceux de Gilbert-Antoine Peycelon (1877-1940), 2* son directeur de cabinet, s’intéressent à la rencontre entre les deux hommes et à la carrière de Briand. Les seconds révèlent le rôle de facilitateur et d’interprète de l’homme présent en tiers à l’entretien de Thoiry : Oswald Hesnard (1877-1936). 3* Ce dernier « … est convaincu de la nécessité d’un rapprochement franco-allemand et de ses aptitudes pour faciliter cette tâche… Hesnard va devenir un précieux collaborateur pour Briand, qui va le prendre comme interprète à Locarno et en faire son messager officiel à Berlin. » 4* Des échanges de courrier avec la petite-nièce d’Oswald, Martine Bernard-Hesnard, ont permis d’affiner cette étude.
« C'est pour montrer au cours de ce déjeuner fameux, non pas une négociation, mais une conversation d'ordre général, de ton familier, où s'ébauchaient peut-être, mais confusément, les échanges de vues précis de l'avenir... » 5*. Les principaux points du dossier à aborder avaient été pressentis et élaborés dès 1924 par Jacques Seydoux (1870-1929), alors directeur-adjoint des Affaires étrangères, chargé des questions économiques. 6* Les Anglais et les Américains, rassurés par la stabilité du mark, investissaient en Allemagne, au détriment des économies des autres puissances alliées. Suite aux accords de Locarno en octobre 1925, l’Europe semblait avoir trouvé les conditions d’une paix stable, et l’étape suivante allait être l’admission de l’Allemagne à la S.D.N. Ce nouveau pouvoir économique et politique de l’Allemagne donna à Stresemann, ex-chancelier et ministre des Affaires étrangères, la possibilité d’aider les Alliés, lui qui souhaitait obtenir en retour des concessions politiques vis-à-vis de son pays. Son premier objectif aurait été de voir revenir dans le giron allemand les cantons d’Eupen et Malmédy, cédés à la Belgique par le traité de Versailles du 28 juin 1919. Début 1925, des pourparlers étaient engagés à ce sujet avec la Belgique. En avril 1925, Briand retrouvait au quai d’Orsay le poste de ministre des Affaires étrangères, qu’il occupait régulièrement depuis octobre 1915. La crise financière en France incita le gouvernement à trouver des solutions rapides pour y remédier, et, l’idée émergea, fin 1925, d’une concession politique : proposer à l’Allemagne que la France évacue la Rhénanie ou y réduise ses troupes d’occupation, contre une aide financière. La mobilisation, c’est-à-dire leur mise en vente, des obligations de chemin de fer allemand, qui représentaient une partie de la dette allemande des réparations, était envisageable sur le marché américain, seul détenteur de fonds.
L’entretien de Thoiry et son contenu furent préparés grâce à l’action du professeur Hesnard. Fin 1925, il ne restait qu’à s’accorder sur une date et un lieu. Les ministres envisagèrent ce moment à l’occasion de la session extraordinaire de la S.D.N. tenue à Genève, du 7 au 17 mars 1926, qui avait pour but l’entrée de l’Allemagne en son sein. Mais l’échec de cette première tentative d’admission fit reporter la rencontr Une autre occasion se profila en mai, qui n’aboutit pas non plus. La crise financière française eut pour conséquence le retour de Raymond Poincaré à la présidence du Conseil le 23 juillet 1926, qui garda cependant Briand au ministère des Affaires étrangères. Poincaré était opposé au principe d’une contrepartie politique dans la négociation envisagée avec l’Allemagne et le fit savoir à Briand le 19 août. 7* L’admission de l’Allemagne ayant été votée à l’unanimité à la S.D.N., le 8 septembre, la délégation allemande, avec Stresemann à sa tête, fut reçue officiellement à Genève le vendredi 10 septembre, accompagnée d’une foule qui l’acclama de la gare de Cornavin au palais de la Réformation. « À l’ouverture de la session, le docteur Nintchitch, ministre yougoslave des Affaires étrangères qui en assurait la présidence, après avoir examiné les lettres de créance de la délégation allemande, déclara solennellement : J’invite les délégués de l’Allemagne à prendre place ! » La concrétisation de cette étape créa un climat propice pour la suite.
Voici les portraits des trois participants, vus par leurs contemporains.
Aristide Briand est âgé de 64 ans : « Je revois cette journée de septembre 1926... Aristide Briand, déjà vieux, voûté, son chapeau de paille, sa cigarette brûlant sans cesse... On a l’impression d’un homme très fatigué, un peu anxieux... » a écrit Gustave Léger. De nombreuses photographies le représentent en effet, coiffé de son chapeau de paille, une cigarette entre le pouce et l’index de sa main gauche retournée. Durant l’entretien, Briand se voyait lui-même très fatigué et reconnait qu’il lui faudrait prendre huit jours de congés avant de défendre ses vues au prochain conseil des ministres. Briand souffrait de bronchite chronique, probablement liée à son tabagisme, qui donnait à sa voix « ... un son de violoncelle ». Quand il ne roulait pas lui-même ses cigarettes, il fumait des Scaferlati, contenues dans une boite métallique.
Briand et Stresemann |
Il était doué d’un incroyable appétit de vivre et prenait à cœur tous les plaisirs de la vie. Sans être porté sur les excès de bonne chère, « ... il était plutôt du genre
gourmet. S’il aimait bien déguster des vins gouleyants qu’il buvait par petites gorgées, il roulait inlassablement ses cigarettes en déroulant des
anecdotes ironiques... ». 8*
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Gustave Léger décrit aussi Stresemann : « ...massif, son chapeau vert, son cigare, ses salutations profondes, ses révérences... ». Durant la rencontre, il essaya d’articuler quelques phrases en français, puis a copié lui-même en français le bref communiqué. Stresemann, beaucoup plus jeune homme, déférent et disert, « ... parle beaucoup, un peu pour couvrir quelque timidité devant le grand partenaire » . 10* Il est âgé de 48 ans lors de la rencontre. Au moment de partir pour Genève, Stresemann avait fait demander à Briand de désigner Hesnard pour l’accompagner. Celui-ci est l’agent de liaison officiel entre l’Ambassade de France et les milieux du gouvernement et de la presse. Personne ne connait mieux que lui, à ce moment-là, la situation politique des partis. Un Allemand a dit de lui : « C’est l’homme de confiance de tous nos leaders ». 11*Stresemann plaisait à Hesnard pour la souplesse avec laquelle ce Germain parfois brutal trouvait des accommodements aux conjonctures les plus désespérées. On discernait dans ce corps massif une sorte de finesse italienne. 12* Peycelon décrit ainsi Stresemann : « ... tiré à quatre épingles, avait le maintien martial, le crâne rasé, une fine moustache et un cou de taureau. Il était doté d’une voix aigüe, très discordante par rapport à la voix de violoncelle de mon ami. Leur différence physique était évidente, mais ce que la suite nous apprit, c’est qu’ils développèrent une vraie complicité, qu’ils étaient sensibles tous deux à l’humour et que leur volonté commune d’aboutir à un accord fut déterminante dès cette année 1925. »
Oswald Hesnard |
Oswald Hesnard, agrégé d’Allemand, a 49 ans en 1926. Il a débuté sa carrière en 1917, comme membre du Bureau de presse de l’Ambassade de France en Suisse, à Berne. En 1919, il est détaché au Ministère des affaires étrangères et directeur des services de presse de l’Ambassade de France à Berlin. Il intervint, à la demande de Stresemann, pour la restitution des souvenirs de Goethe, mis à disposition de la ville de Lyon en 1914, pour une exposition, par le Musée Goethe de Francfort. Ces objets, confisqués après la déclaration de la guerre en 1914, risquaient en 1922 une saisie et une mise en vente aux enchères. La situation se dénoua et aboutit à leur restitution en 1927. Hesnard fut à l’origine de la création de l’Institut français de Berlin en 1930. Il parlait parfaitement les langues française, allemande et anglaise. « Il n’y a pas de dossier administratif ou scientifique sur lui dans les archives du ministère des Affaires étrangères, aussi curieux que cela puisse paraitre ». Il connaissait Briand depuis 1917 et Stresemann depuis 1919, et avait créé un climat de confiance entre les deux hommes. « C’est ainsi qu’on aboutit, après une année d’approches et de sondages, à la célèbre entrevue de Thoiry, le 17 septembre 1926, que Hesnard prépara personnellement et dont il fut l’interprète et le seul témoin » 13*. « C'est sa discrétion et sa prudence qui ont valu à Hesnard sa situation exceptionnelle à Berlin ». Il était de ceux qui ont un grain de radium dans le cerveau, une intelligence ouverte à tout, une imagination entrainante, avec un rare don de sympathie, qui colorait au mieux les gens et les choses, une bienveillance naturelle qui savait passer outre aux quelques préventions. 14* La conversation de Hesnard, précise et fine, avait un charme insinuant et délicat qui expliquait le nombre et la variété des relations qu'il avait su se faire. Il abondait en anecdotes prestement contées et savait cependant observer, sur la partie la plus intéressante de son activité, la discrétion la plus diplomatique. 15* |
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Gilbert-Antoine Peycelon, directeur de cabinet d’Aristide Briand, l’accompagna à Thoiry, mais ne participa pas à l’entretien. Ce personnage attachant commence sa carrière professionnelle à l’âge de 20 ans, en tant que fondé de pouvoir, à la Trésorerie générale de la Loire. Il fut présenté à Briand en 1902, qui, parachuté à Saint-Étienne pour des raisons électorales, cherchait quelqu’un de sûr, à la fois intendant, trésorier, secrétaire, homme à tout faire en quelque sorte. Lors de leur première rencontre, Briand lui dit : « Gilbert-Antoine Peycelon, je crois que nous allons faire du bon boulot ensemble ! ». En effet, Peycelon resta, durant toute sa carrière, la fidèle éminence grise du Grand Patron, comme il l’appelait, jusqu’au décès de Briand. « Homme taillé pour l’effort, avec une fine moustache blonde et des yeux bleus très tendres... », Peycelon assurait la préparation, l’intendance, la logistique et le suivi des actions de Briand. Reconnu, même par ses adversaires, comme un travailleur infatigable, il faisait partie du tout premier cercle de ses proches. Sans en être directement le témoin. |
A. Briand en compagnie de Gilbert-Antoine Peycelon |
Peycelon relate les circonstances de la première rencontre directe entre Briand et Stresemann, en Suisse, à l’occasion des accords de Locarno, le 5 octobre 1925 : 16* « Pour l’Allemagne, c’est le chancelier Luther lui-même qui s’était rendu à la conférence et dès la séance d’ouverture il avait assommé un peu son monde en déroulant la liste habituelle des doléances qui s’accumulaient depuis le traité de Versailles. Le Grand Patron, qui était assis à sa droite, sentant que l’ambiance se plombait au fur et à mesure de l’énoncé des revendications du chancelier, posa sa main sur son épaule et, de son ton pince-sans-rire, il lui dit : « Arrêtez-vous, sinon vous allez tous nous faire pleurer ! ». Il parait que cela avait stoppé net la déclaration liminaire du chancelier et déclenché un éclat de rire de Gustav Stresemann, qui avait surpris la lueur d’amusement dans les yeux de Briand ».
Divonne fut d’abord pressentie par Briand et Peycelon, soit à l’Établissement des bains, mais le risque de rencontrer des journalistes était fort – Léon Blum y était présent –, soit sur le Mont-Mussy, où deux hôtels auraient pu faire l’affaire, mais le site était difficile à surveiller. Jusqu’au 11 septembre, la rencontre fut prévue à Ferney, ville finalement délaissée au profit de Thoiry, jugé plus discret : en effet, plus de trois cents journalistes de tous pays étaient à Genève, et suivaient l’actualité des réunions de la S.D.N. et des hommes politiques présents en ville. Briand connaissait le village de Thoiry et l’auberge de l’hôtel Léger, où il déjeunait quand il descendait à Genève. M. Quinones de Léon, ambassadeur d’Espagne à Paris et délégué espagnol à la S.D.N, lui avait conseillé l’adresse.
Briand parait être un habitué de l’établissement : « Mangeant peu, il appréciait cependant certains plats qui faisaient depuis longtemps la renommée de l’hôtel Léger : les truites au bleu, le canard à l’orange, les ballotines de pigeon, la langouste à l’Américaine, qu’il appelait à l’Armoricaine. Il appréciait les mets en fin gourmet et avait sa façon à lui d’exprimer sa satisfaction : « C’est un poème ! » 17* répétait-il ».
Vue générale du bourg de Thoiry en 1934. Collection particulière |
Le Journal de l’Ain, dans son édition du 6 octobre, rappela, avec une partialité certaine, que Briand, « ... venait y déguster les truites, le civet de lièvre et le poulet au sel, qui ont fait la renommée de l’établissement ; quelques jours auparavant, il y était revenu en compagnie de M. Loucheur, et l’on nous a assuré qu’à ce dîner, où les deux ministres n’étaient pas seuls, on causa fort peu des affaires de l’État ». Dînant effectivement à Thoiry quelques jours auparavant avec Peycelon, Briand fixa le choix de l’endroit, et son directeur de cabinet s’entendit avec Hermann Léger pour l’entrevue. |
Jeudi 16 au soir, au milieu d’une vingtaine de clients, Hesnard vint dîner au restaurant de l’hôtel Léger, accompagné de Loucheur et de Mme van Diest. Fut-ce lui, « l’attaché de cabinet » venu la veille, commander le déjeuner, d’après Le Petit Parisien? 18* Cela peut surprendre, au vu de la diversité et du nombre des plats, de s’y prendre la veille au soir pour le lendemain midi, mais...
Toujours le jeudi 16, Austen Chamberlain, le ministre anglais des Affaires étrangères, avait confié à Stresemann qu’il savait que celui-ci rencontrerait Briand à Thoiry et qu’il était au courant de la teneur de ses propositions, ce dont il était heureux. 19* Le secret de la date et du lieu de la réunion demeura cependant bien gardé, il n’y eut pas de fuite en direction de la presse. Le Journal de l’Ain du mercredi 15 septembre écrit que « MM. Briand, Chamberlain et Stresemann quitteraient Genève à la fin de la semaine ». Le Courrier de l’Ain du samedi 18 septembre, lendemain de la réunion, relate : « MM. Aristide Briand et Stresemann ont pris rendez-vous pour se rencontrer dans la journée d’aujourd’hui, pour avoir sur les questions pendantes entre les deux pays un entretien prolongé. Il se pourrait, si le temps le permet, que, pour échapper aux nombreux journalistes présents à Genève, les deux hommes d’État se rencontrassent dans un autre lieu que Genève ». Seuls deux reporters du Petit Parisien, grand quotidien national, réussiront à suivre, en side-car, la voiture de Briand, à passer la frontière et à parvenir à Thoiry. Ils fourniront un papier relatant la rencontre, en termes précis et neutres, pour l’édition du journal du lendemain.
Il faisait un temps magnifique, ce vendredi 17 septembre. Dès le matin, gendarmes et agents de la Sûreté nationale étaient présents au poste-frontière, généralement gardé par un seul douanier. Des consignes avaient été données, avec ordre de ne laisser passer aucun journaliste. Mais, ne sachant comment les reconnaitre, les agents refoulèrent de nombreux passants, habitués à emprunter ce passage. Un esclandre, relaté de manière ironique, aurait eu lieu, entre les fonctionnaires et un cultivateur frontalier impatient, qui, énervé, faillit finir au poste de police. 20* Partant de Genève, Briand pensait dépister les curieux par quelques subterfuges. Il quitta l’hôtel Les Bergues, lieu de résidence des membres de la délégation française à la S.D.N., vers 11h00, accompagné de Peycelon. La voiture, conduite par le chauffeur Herriot, emprunta un circuit sinueux dans la ville, afin de perdre les éventuels suiveurs. Elle s’arrêta prendre Hesnard vers la poste de Genève. Mais les reporters du Petit Parisien affirmaient déjà les suivre discrètement en side-car. Henri Fromageot, jurisconsulte du quai d’Orsay, et René Massigli, directeur aux Affaires étrangères, qui accompagnèrent Briand dans le déplacement à Thoiry, étaient dans un autre véhicule, peut-être pour faire diversion. Arrivés 45 minutes avant l’heure du rendez-vous, Briand et Hesnard patientèrent jusqu’à 12h30.
Stresemann, quittant en voiture l’hôtel Métropole, pour se rendre à Thoiry, le 17 septembre 1926
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Quittant l’hôtel Métropole, où résidait la délégation allemande à Genève, par un chemin différent, « ... sans éveiller l’attention, Stresemann,
se donnant l’air d’un homme qui va faire une partie de bateau, traverse le lac Léman en canot automobile et se fait conduire en auto à Thoiry, à l’hôtel de Mme Léger,
une de ces petites auberges françaises de campagne, d’aspect modeste, mais qui ont une réputation justifiée d’excellente cuisine.». 21*
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Proches conseillers de Stresemann, Gerhart Feine, Carl von Schubert et Friedrich Gaus furent présents à Thoiry. Paul Schmidt, interprète du Ministère allemand des Affaires étrangères, bien que présent à Genève à la date de l’entretien, n’y participa pas. 22* Son absence précise bien le rôle de Hesnard. Celui-ci l’avait cependant personnellement informé le soir même, de la teneur des propos de l’entrevue de Thoiry. De même, Henry Bernhard, secrétaire particulier de Stresemann, était absent ; la relation de l’entretien de Thoiry, qu’il rapporta dans son ouvrage Les papiers de Stresemann, est issue des notes prises par Stresemann lui-même. Devant la porte de l’auberge, Henri Léger, le père d’Hermann, les accueillent. Âgé de plus de quatre-vingts ans, « C’est un grand paysan tout noueux, au visage rouge, au regard joyeux, qui ne parait pas son âge. Il s’incline devant ses hôtes avec la fière raideur des paysans du Jura, tend à Briand sa main calleuse . 23*
Briand, Stresemann et Hesnard gravirent les marches de l’escalier en bois et s’installèrent à l’étage de l’auberge, dans une salle faisant office de salle à manger, ouvrant coté sud. Hesnard écrit qu’ils prirent un Porto en apéritif, contemplant le « ...paysage de vignoble sous nos yeux, de la vallée que barrent les Alpes, dominées par le Mont-Blanc ». 24*
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Carte postale ancienne de la salle où se tint l'entrevue
Collection particulière |
Jacques Seydoux aurait rapporté l’anecdote suivante, que Stresemann prononça à Thoiry : « ... tout le contentieux France-Allemagne tiendrait dans un verre à liqueur ». 28* Citant cette phrase dans ses mémoires, Stresemann protesta « ... contre le manque de tact d’un fonctionnaire français... 29*
La presse de l’Ain publiait le 23 août et le 6 septembre deux articles qui méritent notre attention. Le premier, titrant « Les deux plats »,
concerne une entrevue à Paris entre les restaurateurs et hôteliers avec les ministres de l’Intérieur et du Commerce, au cours de laquelle il fut annoncé
que dans tous les établissements servant à la clientèle des aliments à consommer sur place, il était interdit de servir au même consommateur plus de deux plats
(viande, œufs, poisson) garnis de légumes ou non, les légumes servis séparément comptant pour un plat. Ce règlement interdisait d’offrir au choix des clients
plus de quatre plats de viande ou volaille (non compris les viandes froides ou le gibier), un plat d’abats, trois plats de légumes. 30*
Le second, titrant « Le régime des deux plats dans les restaurants », prévient qu’un arrêté du Préfet de l’Ain interdisait aux hôteliers et restaurateurs
de servir des repas composés de plus de deux plats de viande, poisson, œufs ou légumes. La limitation ne s’appliquait pas aux potages, hors-d’œuvre, fromages,
entremets, desserts. Elle entrait en vigueur huit jours après la publication de l’arrêté préfectoral. 31*
L’arrêté fut donc respecté, le menu comportant, certes,
plus de deux plats, mais hors-d’œuvre et gibiers étaient exclus des restrictions énoncées. Un courrier envoyé postérieurement à Hesnard, en juin 1929,
par le Ministère allemand des affaires étrangères, rappela que Stresemann devait respecter quelques précautions alimentaires :
« Des œufs ne peuvent pas être utilisés, également aucun sel et aucun sucre. Le beurre entre en ligne de compte seulement sans sel.
Le beurre peut être utilisé bien abondamment pour tout. » 32* Ces consignes de précaution, même ignorées à l’époque par Hermann Léger,
furent anticipées dans l’élaboration du repas servi à Thoiry !
Au service du café, la porte de la petite salle où les trois hommes venaient de déjeuner se referma. « Pendant trois heures et demie, la discussion se poursuit. De temps à autre, au rez-de-chaussée, où les attachés de cabinets, le personnel et les pensionnaires de l’hôtel sont restés, on devine, au ton qui se hausse, que la conversation tourne à l’altercation entre gens bien élevés mais décidés à maintenir leur point de vue. Un coup de sonnette, l’entretien est terminé ». 33* Le texte du communiqué de presse sur l’entretien fut dicté par Briand. Stresemann le nota de sa main pour lui-même, en français. 34* Les ministres écrivirent quelques cartes postales, envoyées à des parents ou amis. 35* Stresemann voulut régler la note, puis, devant le refus de Briand, la partager. Celui-ci aurait répondu : « Ah ! Non, le vin et le repas, c’est moi qui paie ; vous, vous paierez les réparations ! ». Stresemann prit congé et descendit l’escalier. Depuis la fenêtre de la salle, Briand lui fit un dernier signe de la main, en réponse à la courbette adressée par Stresemann, qui, assis dans sa voiture, repartit rapidement. Briand et Hesnard restèrent quelques instants, silencieux, à regarder le paysage. Ils descendirent au rez-de-chaussée, où Briand s’assit, fatigué et peu prolixe, avant de rejoindre sa voiture. Il serra quelques mains, puis, en galant homme, félicita la patronne : « Madame Léger, vous avez parfaitement réussi, à bientôt. »
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La rencontre de Thoiry ne donna lieu à aucune autre signature que celles de Briand et Stresemann...
Signature de Briand et Stresemann
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De retour à Genève, il tint une conférence de presse à 21h30 à l’hôtel Les Bergues.
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A. Briand, sortant de l'hôtel Léger, après l'entrevue.
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Épuisé, Stresemann rentra à l’hôtel Métropole. Il dormit une heure, puis s’en alla dîner en ville, prévenant les membres de la délégation allemande qu’il rentrerait pour onze heures et qu’il aurait à leur parler. De retour à l’heure dite, il les informa de la teneur de l’entretien, puis tous ressortirent boire une dernière bière à la brasserie Bavaria. Stresemann prononça un discours le 21 devant la colonie allemande de Genève. Il quitta la ville le 23, pour rendre compte le 24, au conseil des ministres, de ces journées et de l’entrevue de Thoiry. Hesnard passa la semaine suivante chez son frère à Toulon, avant de rejoindre Paris le dimanche 26. Les deux parties communiquèrent à la presse la note suivante : « M. Briand, ministre des affaires étrangères de la France et M. Stresemann, ministre des affaires étrangères d’Allemagne, se sont rencontrés pour déjeuner à Thoiry. Là, ils ont eu un entretien de plusieurs heures qui a été des plus cordiaux. Au cours de cet entretien, ils ont examiné successivement tous les problèmes qui sont susceptibles d’intéresser les deux pays et ils ont recherché en commun les moyens les plus propres à en assurer la solution dans l’intérêt de la France et de l’Allemagne et dans l’esprit des accords qui ont été signés. 37* Les deux ministres ont concilié leurs points de vue sur la solution d’ensemble, chacun d’eux s’étant réservé d’en référer à son gouvernement. Si leurs points de vue étaient approuvés par leurs gouvernements, ils reprendraient leur collaboration, pour aboutir aux résultats désirables. » 38*
Suite à la rencontre, le Journal de l’Ain eut la dent particulièrement dure contre l’hôtel Léger. Le 4 octobre, quelques lignes dans une colonne annoncent :
Thoiry, l'ancien hôtel Léger, devenu boulangerie
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« Les restes d’un déjeûner historique : ce sont les restes du déjeûner de Thoiry, désormais célèbre ; ils sont en train de devenir des reliques. Le restaurateur a exposé dans une vitrine six bouts de cigarettes fumées par M. Briand et quatre bouts de cigares consumés par M. Stresemann ; cinq bouteilles de vin, dont une de champagne, vides ; deux bouteilles d’eau minérale, également vides, et les deux menus du déjeûner. De nombreux visiteurs, qui consomment, naturellement, se pressent devant la vitrine. Des collectionneurs ont offert d’acheter à prix d’or les bouchons des bouteilles. Si le restaurateur est malin, voilà des bouchons qui pourraient être vendus par nombreuses fois ». |
Dans son édition du 6 octobre, il écrit que « Cyrano, qui vient d’envoyer un rédacteur à Thoiry, nous conte, en humoriste, de savoureux détails sur les préparatifs de la rencontre... » sous le titre :« Après Thoiry, les petits ‘à côtés’ d’une rencontre historique... Sur la table, un sous-main et un porte-plume sont en permanence... Les verres dans lesquels les convives burent... ont été enlevés... Mais le sous-main et le porte-plume qui servirent à la confection de cartes postales envoyées à leurs parents et amis par les deux ministres sont toujours là. A vrai dire, ce ne sont plus les mêmes. Allemands, Américains, Anglais viennent nombreux en pèlerinage et ne marchandent guère pour emporter un souvenir. Le patron de l’hôtel hésite d’autant moins à exaucer leurs désirs, contre un prix honnête, qu’il trouve facilement à remplacer les objets vendus chez un papetier d’un pays voisin. »
Le 25 octobre, une nouvelle salve est tirée, visant cependant plus Briand et Stresemann que l’hôtel Léger : « Le dessert de Thoiry... Conclusion, les négociations franco-allemandes sont retombées au point mort. À Thoiry, tout semblait facile ; M. Briand et M. Stresemann venaient de déguster la truite et la morille sous un ciel clément. Examinés à travers la fumée des cigares, les plus terribles problèmes internationaux paraissaient simples à résoudre. À la réflexion, M. Briand a reconnu qu’il s’était un peu laissé impressionner par le dessert. Et le résultat de l’entrevue porte la signature du cuisinier : Léger, Léger. » En concluant son article par une expression ironique, l’auteur de l’article exprime son opinion sur l’entrevue, qualifiant l’attitude de Briand de désinvolte. Il fait aussi allusion à l’homonymie de nom entre Hermann Léger, propriétaire de l’auberge et Alexis Leger (1887-1975), alias le poète Saint-John Perse, diplomate et chef de cabinet de Briand, 39* qui fut un de ses plus fidèles disciples. Leger, (sans accent aigu sur le premier e) était un de ses pseudonymes.
Dans un article titré « Sous-main historique », le numéro du 27 octobre raconte « Le nom de Thoiry est désormais célèbre ! Les grands journaux lancent en ce moment le "Thoirysme" pour mieux marquer la politique pratiquée par MM. Briand et Stresemann. Les Gessiens ne s’attendaient pas à pareil honneur. Le sous-main et le porte-plume utilisés à Thoiry par les deux chefs d’État, intéressent certains quotidiens. Voici la dernière information cueillie dans la presse parisienne : il en est des souvenirs comme des reliques sacrées. Ils se multiplient d’une façon véritablement miraculeuse. Témoins les chapeaux de Napoléon, les baignoires de Marat, les berceaux du roi de Rome, etc. Même fortune vient, parait-il, d’échoir à un humble sous-main buvard et au porte-plume qui l’accompagnait. Sous-main et plume servirent, au dessert du déjeuner historique de Thoiry, à M. Stresemann et à M. Briand pour prendre quelques notes, voire pour envoyer quelques cartes postales. Depuis les touristes font la queue pour admirer ces illustres et modestes témoins d’un entretien pacifique. Et l’on affirme que l’hôtelier n’ose résister aux sollicitations d’Anglo-Saxons qui veulent emporter, à tout prix, le sous-main comme souvenir. À tel point que l’excellent hôtelier aurait dû faire venir en hâte une collection de ces accessoires de l’écriture. Ainsi contée, l’anecdote est plaisante. Et si elle n’est pas encore vraie, elle le sera vraisemblablement un jour ».
La dernière phrase est explicite sur le caractère ironique et orienté des faits rapportés. On comprend mieux ainsi que le Journal de l’Ain créa autant de bruits qu’il en colporta sur l’entretien de Thoiry. L’article suivant, en date du 10 novembre, s’intitule « L’auberge de Thoiry : l’hôtel de M. Léger, désormais célèbre depuis l’entrevue Briand-Stresemann, occupe toujours la grande presse et les revues hebdomadaires. Le dernier entrefilet sur l’auberge de Thoiry est glané dans "Aux Écoutes" : Son propriétaire est en train de faire fortune. Innombrables sont les touristes allemands qui, passant par là, veulent s’asseoir à la table sur laquelle fut servi le repas historique. Même ils demandent à acheter des souvenirs. Pendant la guerre, ils les emportaient. L’aubergiste leur a vendu des serviettes, des menus, et aussi des morceaux de la nappe, sur laquelle MM. Briand et Stresemann appuyèrent leurs bras. Que n’a-t-il eu l’idée de leur vendre aussi des bouts de cigarettes ? M. Briand a bien dû en laisser traîner quelques-uns. »
Les extraits suivants, issus des journaux du département, rapportent les commentaires faits dans la presse internationale, principalement française et
anglo-saxonne. « Les journaux de gauche approuvent pleinement cette entrevue et disent qu’elle marque le point culminant des récents évènements de Genève.
Le Petit Parisien souligne qu’elle ouvre toute grande la porte vers une étroite collaboration franco-allemande. Mais les journaux modérés sont moins enthousiastes.
Ils font de sérieuses réserves, en exprimant la crainte, que la France, si souvent bernée, fasse encore tous les frais de cette nouvelle entente »
(Le Courrier de l’Ain, dimanche 19 septembre 1926).
Les entretiens de Thoiry continuent à faire l’objet des commentaires de la presse. Le Morning Post écrit : « Nous avons toujours considéré qu’un étroit accord
franco-allemand serait la meilleure garantie de sécurité pour les deux pays et pour la civilisation européenne. ». Le Daily Telegraph formule également le vœu de voir
se réaliser un rapprochement franco-allemand. Le rédacteur diplomatique du Daily Herald interprète les incidents récents franco-italiens comme une des causes politiques
s’ajoutant aux raisons économiques pour un rapprochement franco-allemand... Le correspondant du Daily Chronicle se demande si les pourparlers de Thoiry ne signifieront pas
pour l’Angleterre et d’autres pays une guerre économique sans merci.. À ceux qui sont portés à voir dans un rapprochement franco-allemand un complot anti-britannique,
les Daily News répliquent que c’est la solution des difficultés franco-allemandes et l’établissement de la paix en Europe, qui sauvegarderont les
intérêts politiques et économiques de la Grande-Bretagne.
(Le Journal de l’Ain, mercredi 22 septembre 1926)
En Allemagne, malgré une opposition, au sein du gouvernement, de la Commission des affaires étrangères et du Ministère des finances, Stresemann œuvra à donner une suite à la rencontre de Thoiry. 40* En France, Poincaré s’opposa fermement aux idées de Briand. « Les suites de Thoiry : Mais il va de soi que les opinions exprimées par chacun d’eux et les solutions envisagées en commun, ne peuvent engager que leurs auteurs, chacun d’eux se réservant d’en référer à son gouvernement. Cela veut dire que les questions examinées à Thoiry par les ministres de France et d’Allemagne seront mises sous les yeux des cabinets de Berlin et de Paris, qui auront à les considérer de très prêt et à prendre à leur tour leurs responsabilités. L’avenir des relations franco-allemandes, telles que semblent les considérer MM. Briand et Stresemann, ne dépend donc plus d’eux seuls, mais des gouvernements dont ils font partie. » (Le Journal de l’Ain, lundi 20 septembre 1926). Ces lignes contredisent les pratiques de diplomatie secrète dont Briand fut accusé à l’époque. En Allemagne, le gouvernement du Reich porta un intérêt véritable aux suites de la rencontre. Après le compte-rendu de Stresemann devant son conseil des ministres, le 24 septembre, au cours duquel il précisa que « Briand lui a dit que les paroles échangées à Thoiry n’engagent en rien les gouvernements... », un comité dit "de Thoiry" fut créé, constitué de Stresemann, de Julius Curtius, ministre des Affaires économiques, et de Peter Reinhold, ministre des Finances, qui se réunit le 27 septembre, puis le 14 octobre. « M. Stresemann donne au Conseil de l’Empire quelques détails sur l’entrevue de Thoiry. M. Stresemann a fait remarquer qu’il s’est agi d’une discussion sur un programme général en vue d’un accord franco-allemand et que les questions de détail n’ont pas été abordées, de même que le gouvernement français, le cabinet d’Empire dispose de toute sa liberté de décision, aucun engagement quelconque n’ayant été pris à Thoiry. » (Le Journal de l’Ain, lundi 27 septembre 1926).
Stresemann défendit encore le projet le 23 novembre dans un discours devant le Reichstag. Le redressement du franc, effet rapide de la nouvelle politique financière de Poincaré, et une opposition face aux concessions envisagées rendirent caduques les solutions évoquées à Thoiry d’un arrangement financier en contrepartie du désengagement de la France en Rhénanie. Briand avait vu le cabinet ministériel en place comme transitoire, né d’un moment de grave embarras financier. Il sous-estimait Poincaré, qui l’avait pourtant averti dès le 19 août qu’il était opposé au principe d’une contrepartie politique dans la négociation envisagée avec l’Allemagne. Hesnard rapporte, qu’à des journalistes qui le questionnaient : « Que fait M. Poincaré ? », Briand aurait répondu « Il me suit... il me suit comme le tigre suit le dompteur ».41* L’opinion publique française et la presse n’eurent jamais d’autres éléments officiels sur la teneur de la rencontre que ceux contenus dans le communiqué de presse. Certes, celui-ci fut rendu public dès le soir de l’entretien, mais il restait sur de grandes lignes jugées trop vagues. Que rapporta Briand, lors du conseil du cabinet le 21 septembre, sur la rencontre de Thoiry ? Une note assassine rédigée par Poincaré le lendemain exprime que « ... l’entretien s’est borné à de platoniques protestations d’amitié et à un programme d’étude des questions qui opposent les deux pays. » 42* Les 29 et 30 novembre, Briand expose son plan devant la Chambre des députés, mais ne réussit pas à convaincre le Conseil des ministres.
Les divergences de vues entre lui et Poincaré, révélées bien avant cette date, ne permirent probablement pas d’échange sur la question. L’instabilité politique liée au régime de la Troisième république, avec des cabinets se succédant rapidement – huit depuis le début de la présidence de Paul Doumergue le 13 juin 1921 – avait laissé à Briand l’espoir de revenir rapidement à la tête d’un cabinet. 43* Le Courrier de l’Ain du 24 septembre 1926 distillait contre Briand : « Mais il y a, depuis quelques temps, une autre sorte de diplomatie secrète pratiquée précisément par ceux qui la dénonçaient. Elle est singulièrement dangereuse : c’est celle qui procède de la seule inspiration d’un homme d’État, et lui permet d’agir personnellement, en des conciliabules mystérieux, bien que d’une mise en scène parfois aussi théâtrale qu’enfantine... On reproduit le menu, le nombre de bouteilles vides, la durée exacte des entretiens. Mais quant au fond des délibérations, si grave soit-il pour l’avenir du pays, l’on n’en sait rien et l’on n’en dit rien. On conserve soigneusement le secret hermétique... Et bien c’est là, on l’avouera, de la Diplomatie secrète, mais toute personnelle... ». Les comptes-rendus de l’entretien, aussi bien français qu’allemands, diffèrent fondamentalement peu, même s’il est avéré que Briand demanda à Hesnard de reprendre ses notes : « Mais la vraie raison de ma convocation à Paris est qu’il veut préciser ses souvenirs de Thoiry, en vue de son discours prochain. Il me fait rédiger mes notes qu’il retouche ... ». 44*
Briand et Stresemann, en assemblée à la S.D.N, en mai 1927
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Les réunions suivantes eurent lieu dans le cadre de la S.D.N., au sein de
laquelle l’Allemagne disposait maintenant d’un siège permanent. Hesnard arrangea une entrevue à Genève entre Briand et Stresemann, le dimanche 5 décembre, à l’hôtel
Métropole, afin de préparer la réunion du lendemain, à l’hôtel Beaurivage : « Un entretien Briand-Stresemann à Genève. Les ministres des affaires étrangères des grandes
puissances sont arrivés à Genève hier matin pour assister aux séances du Conseil de la Société des Nations.
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La relation de confiance établie entre les deux ministres ayant été sérieusement malmenée, souvent par leur propre camp, un climat comme celui du 17 septembre, propice à une détente franco-allemande, ne fut plus dans l’air du temps. Bernhard conclut ainsi cet épisode : « Les entretiens de Thoiry n’ont rien eu de fantastique ni d’utopique ; c’était un arrangement financier précis, qui eût été extrêmement profitable à la France, si le franc n’avait été stabilisé plus rapidement que personne ne se le serait imaginé. » 45*
« Vendredi, les collaborateurs de M. Briand se sont rendus chez le ministre français des affaires étrangères pour le féliciter en commun de l’honneur qui vient de lui être conféré et ils lui ont offert, en souvenir, une pendulette de Genève. » (Le Journal de l’Ain, lundi 13 décembre 1926).
Ce cadeau rappelait, bien entendu, que Genève était la capitale de l’horlogerie, mais aussi les traits de caractère et d’humour qu’avait Briand, réputé fantaisiste et peu ponctuel : Walter Simons, le ministre allemand des Affaires étrangères, lors d’une réunion à Londres en mars 1921, demandait une diminution du montant des réparations. Lloyd Georges, premier ministre du Royaume-Uni, suggéra qu’il était temps de lever la séance, car dans cinq minutes, « les Alliés allaient devoir de l’argent au Reich ». Ce temps écoulé, Briand fit passer sa montre à Lloyd Georges avec un petit mot : « Voici ma montre, il ne vous reste plus qu’à donner votre chemise... »
Briand utilisa l’argent de son prix pour acquérir une ferme, la Cailleterie, jouxtant sa propriété de Cocherel, dans l’Eure. Il confia un jour à Peycelon : « ... ce que j’ai fait de mieux dans ma vie, c’est d’avoir décidé plus de trente cultivateurs de Cocherel à échanger avec moi des parcelles de terre, ce qui m’a permis de constituer ce domaine d’un seul tenant. Ce que j’ai fait pour mon propre bien, je voudrais tant le faire pour la planète entière et en premier lieu pour l’Europe. »
Briand et Stresemann se virent une dernière fois le 9 septembre 1929, à l’hôtel Les Bergues, à l’occasion d’un déjeuner-débat avec les représentants des 27 États européens. Briand était allé à la rencontre de Stresemann, qui était atteint d’une affection rénale, et « ... l’avait serré dans ses bras avec une émotion visible : il sentait sans doute que ce serait la dernière fois. » Briand était affecté par l’état de santé de Stresemann : « J’espère qu’il va bientôt se remettre. Je l’espère pour lui, pour son pays, et pour moi aussi, car je l’aime bien, le docteur, je l’aime vraiment bien. » 47*
Briand se recueillant devant la tombe de Stresemann à Berlin
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Stresemann mourut un mois plus tard à Berlin, le 3 octobre 1929
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Photographie d’Hermann Léger dans |
Julia Léger disparut en 1950.
De l’établissement en activité reste un grand nombre de cartes postales anciennes. |
En octobre 1972, à l’initiative de son maire Henri Masson, la municipalité décidait de baptiser la rue principale de Thoiry
« Rue Briand-Stresemann ».
Quarante ans plus tard, l’inauguration de la statue de Briand maintient vivace le souvenir de l’évènement,
tandis qu’une lecture attentive de la presse locale et la parution récente d’ouvrages sur la question éclairent la valeur de cet
instant de détente dans les relations diplomatiques franco-allemandes de l’entre-deux-guerres.
| 1* |
BASCHET Éric, L’Illustration, années 1926-1932, Le Livre de Paris, Paris, 1990, p.94 |
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| 2* |
LEJUMEAU Adonis, Mon étrange rencontre avec Aristide Briand, l’ami de ma vie, Esope Éditions, Lyon-Chamonix, 2007, p.295 |
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| 3* |
BARIÉTY Jacques, À la recherche de la paix Allemagne-France, les carnets d’Oswald Hesnard 1919-1931, Presses universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2011 |
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| 4* |
DUFOUR Marc-André, Une toute petite fenêtre d’opportunités : une détente en deux temps suite aux accords de Locarno (1924-1929,
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| 5* |
Journal Le Matin, dimanche 5 Février 1933, bernard.hesnard.free.fr/Hesnard/oHesnard (site de Mme Martine Bernard-Hesnard). |
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| 6* |
MELTZ Renaud, « Alexis Leger, de Philippe Berthelot à aristide briand », Aristide Briand, la Société des Nations et l’Europe, 1919-1932,
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| 7* |
DUFOUR M.-A., op. cit., p.152 |
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| 8* |
LEJUMEAU A., op. cit., p.295 |
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| 9* |
DUPOUY Auguste, Article nécrologique de Hesnard, janvier 1937, bernard.hesnard.free.fr/Hesnard/ oHesnard. |
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| 10* |
BARIÉTY J., op. cit., p.250 |
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| 11* |
Journal Le Cri de Paris, 21 mars 1926 |
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| 12* |
DUPOUY A., art. cit. |
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| 13* |
BARIÉTY J., op. cit., p.13-17 |
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| 14* |
DUPOUY A., art. cit. |
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| 15* |
Journal La Dépêche, mardi 5 Janvier 1937, bernard.hesnard.free.fr/Hesnard/oHesnard |
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| 16* |
LEJUMEAU A., op. cit., p.277 |
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| 17* |
LÉGER Gustave, Thoiry, visions d’Histoire, Visages de l’Ain n°4, Brou, 1948, p.20-21 |
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| 18* |
Journal Le Petit Parisien, samedi 18 septembre 1926 |
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| 19* |
BERNHARD Henry, Les papiers de Stresemann, tome III, de Thoiry à la mort de Stresemann, 1926-1929,
Librairie Plon, Paris, 1933, p.24.
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| 20* |
Journal de l’Ain, mercredi 6 octobre 1926 |
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| 21* |
BERNHARD H., op. cit., p.1 |
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| 22* |
SCHMIDT Paul, Statist auf diplomatischer bühne, 1923-1945, Athenäumverlag, Frankfurt-am-Main, 1949, p.124 |
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| 23* |
VALLENTIN Antonina, « L’entrevue de Thoiry », La revue européenne, Paris, mars 1931, p.199 |
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| 24* |
BARIÉTY J., op. cit, p.247 |
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| 25* |
D’après le Journal de l’Ain du 24 septembre 1926. |
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| 26* |
VALLENTIN A., op. cit, p.199 |
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| 27* |
Albert Fouilloux (1870-1953), originaire de Prévessin, greffier au Tribunal de Gex, licencié en droit, puis sénateur de l’Ain.
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| 28* |
LAUNAY (de) Jacques, Les grandes controverses de l'histoire contemporaine, 1914-1945, Éditions Rencontre, Lausanne, 1964, p.204 |
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| 29* |
BERNHARD H., op. cit., p.36 |
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| 30* |
Journal de l’Ain, 23 août 1926 |
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| 31* |
Journal Le Courrier de l’Ain, 10 septembre 1926 |
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| 32* |
bernard.hesnard.free.fr/Hesnard/oHesnard |
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| 33* |
LÉGER G., op. cit., p.21 |
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| 34* |
BARIÉTY J., op. cit., p.249 |
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| 35* |
Journal de l’Ain, 6 octobre 1926 |
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| 36* |
Journal de Genève, 18 septembre 1926 |
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| 37* |
De ces quelques mots vient, peut-être, la fausse idée de signature d’accords à Thoiry, alors qu’ils concernent les accords de Locarno. |
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| 38* |
BERNHARD H., op. cit., p.13 |
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| 39* |
Alexis Leger fut un des principaux acteurs de la préparation des accords de Locarno. |
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| 40* |
VALLENTIN A., op. cit., p.208 |
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| 41* |
BARIÉTY J., op. cit., p.251 |
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| 42* |
MELTZ R., op. cit., p.422, note 17 |
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| 43* |
Il dut attendre le 29 juillet 1929 pour cela, mais le contexte international avait évolué, puis, à Stresemann disparu le 3 octobre 1929, succéda Curtius. |
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| 44* |
BARIÉTY J., op. cit., pp.255-256. Daté du 1er novembre 1926. |
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| 45* |
BERNHARD H., op. cit., p.57 |
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BARIÉTY Jacques, « À la recherche de la paix Allemagne-France, les carnets d’Oswald Hesnard 1919-1931 », Presses universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2011.
BARIÉTY Jacques, « Aristide Briand, la Société des Nations et l’Europe, 1919-1932 », Presses universitaires de Strasbourg, Strasbourg, 2007.
BASCHET Éric, « L’Illustration, histoire d’un siècle, 1843-1944 », Le Livre de Paris, Paris, 1990.
BERNHARD Henry, « Les papiers de Stresemann, trois tomes », Librairie Plon, Paris, 1932-1933.
DUFOUR Marc-André, « Une toute petite fenêtre d’opportunités : une détente en deux temps suite aux accords de Locarno (1924-1929) », Mémoire, Université du Québec, Montréal, 2010.
JOLLY Jean, « Dictionnaire des parlementaires français, notices biographiques sur les ministres, sénateurs et députés français de 1889 à 1940 », Presses Universitaires de France, 8 vol., 1960-1977
LAUNAY (de) Jacques, « Les grandes controverses de l'histoire contemporaine, 1914-1945 », Éditions Rencontre, Lausanne, 1964.
LÉGER Gustave, « Dans le souffle de l’Europe, l’entrevue Briand-Stresemann à Thoiry », Les nouvelles annales de l’Ain, Société d’émulation de l’Ain, Bourg-en-Bresse, 1993, p.190-199.
LÉGER Gustave, « Thoiry, visions d’Histoire », Visages de l’Ain n°4, Brou, 1948, p.19-22.
LEJUMEAU Adonis, « Mon étrange rencontre avec Aristide Briand, l’ami de ma vie », Esope Éditions, Lyon-Chamonix, 2007.
SCHMIDT Paul, « Statist auf diplomatischer bühne, 1923-1945 », Athenäumverlag, Frankfurt-am-Main, 1949.
VALLENTIN Antonina, « L’entrevue de Thoiry », La revue européenne, Paris, mars 1931, p.197-209.
- Archives familiales Marie-Pierre Soulard-Léger
- Archives en ligne : Site bernard.hesnard.free.fr, consulté le 18-01-2015 (remerciements à Mme Martine Bernard-Hesnard pour ses autorisations de reproduction de documents)
- Presse locale : Journal de l’Ain, année 1926, Archives départementales de l’Ain, Bourg-en-Bresse Courrier de l’Ain, année 1926, Médiathèque Roger Vailland, Bourg-en-Bresse
Copyright : Dominique Tritenne
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